canapé noir

« maintenant que tu pars, c’est à moi de tout porter. »

« c’est pas juste. »

« j’ai peur. »

j’ai toujours peur. la petite fille est bien là, terrorisée, au fond de moi. je m’efforce de dire ce qui n’a pas pu sortir quand elle était assise sur le canapé noir et qu’on lui a annoncé

son monde s’écroule et l’insouciance lui file entre les doigts

c’est pour ça qu’elle ferme la porte à clé : personne ne part, tout le monde reste.

c’est la première fois que je ressentirais cette rage face à l’impuissance d’être témoin d’un monde où tout part en fumée 

j’ai huit ans et je hurle car je comprends bien que je n’ai aucune prise sur ce qui va se passer 

bientôt, mon père va passer la porte et avec lui va s’en aller ma chance

la chance d’être enfant, juste encore un peu

la chance de me construire, si fébrile que soient mes fondations lorsque tout va s’effondrer sous mes pieds, pour que je sois un peu moins cassée, que je comprenne comment sortir des décombres 

les jeux sont faits

on m’a volé ma légèreté à jamais.

c’est lourd, c’est tellement lourd d’être adulte dix ans avant

ça en tord ta colonne parce que tu te recroqueville jusqu’à ce que le médecin te dise qu’on va t’enfermer dans une cage jour et nuit, et que ton coeur lâche une deuxième fois dans ce bureau lumineux de l’hôpital je-ne-sais-plus-quoi.

après ce jour là tu ne voudras plus qu’on te touche, parce que ton corps n’est plus à toi.

dans la cour, on te dit que c’est beaucoup, tout ça, qu’on s’inquiète, qu’on a de la peine en t’écoutant 

toi ce que tu voulais c’était le trapèze, l’écriture, et le vent dans tes cheveux

maintenant tu t’es rangée, assombrie, ni fille ni femme, un entre deux qui te met mal à l’aise, surtout quand on te regarde avec insistance et qu’on te suit jusque chez toi

surtout quand tu dois faire semblant que rien ne t’importune, que tu es forte, au dessus des larmes

tu emmagasines tant d’anxiété qu’un jour tu deviens l’angoisse. pas besoin de diagnostic pour admettre que le monstre a pris racine dans ton thorax et compte se faire entendre, pour réaliser que ton corps hurle pour toi en réagissant avec furie à la moindre alarme.

les médecins le comprendront aussi, après de longues minutes à observer, sourcils froncés, les radios et les courbes parfaitement alignées tandis que je m’évanouis de douleur, manquant de peu de me briser la nuque.

le deuil de ces années d’insouciance envolée m’en prendra dix encore.

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